D’un pas pressé, il traverse le hall de la mairie de Thiaroye-Sur-Mer, serre des mains sans ralentir et s’excuse d’emblée : la réunion dans le bureau voisin vient de se terminer, et il a déjà fait un passage au centre de santé plus tôt dans la matinée. Ce mouvement perpétuel, cette capacité à passer avec aisance de l’administratif au politique, puis au communautaire, dit beaucoup sur Pape Moussa Badiane : un homme en action, attentif aux habitants, toujours au cœur des besoins de sa ville.
À 30 ans, il est chef de cabinet du maire de Thiaroye-Sur-Mer, l’un des plus jeunes à occuper ce poste parmi les 557 collectivités territoriales du Sénégal. Mais avant d’être chef de cabinet, il a été vendeur de friperie à Colobane, journalier à Senico, agent de centre d’appel, militant de base, conseiller municipal. Il a tout essayé, tout traversé, dans un ordre qui n’obéit à aucune logique de carrière, seulement à celle d’un homme qui cherchait sa place et qui, à chaque détour, a choisi de rester.
Colobane, Thiaroye Azur, et la chance d’un déplacement
Pape Moussa est né dans une famille de Colobane, au cœur de Dakar. Son grand-père était Imam Ratib de la mosquée du quartier, un daara dans la maison, la religion comme colonne vertébrale du foyer, l’enfant chéri que tout le monde connaît et que tout le monde surveille. Il y a grandi jusqu’en 2001, année où son père, militaire de carrière, a acheté une maison à Thiaroye Azur et décidé que la famille quitterait Colobane. Un choix que Pape Moussa, alors enfant, a mis du temps à comprendre. Et qui, avec le recul, lui semble le plus décisif de sa vie.
Colobane de cette époque, c’était le temps d’Ino et d’Alex, les figures du banditisme urbain qui faisaient trembler les familles, la gendarmerie toujours proche, l’attraction de la rue toujours plus forte que celle de l’école. « Rien qu’en regardant mes frères de cette génération, j’ai vu que beaucoup n’ont pas eu cette chance que j’ai », dit-il sobrement. Il n’en tire aucune fierté déplacée, juste la conscience aiguë que l’environnement façonne les destins, et que le sien aurait pu basculer autrement.
Thiaroye Azur, c’est autre chose. Une extension de la commune de Thiaroye-Sur-Mer vers l’Est, une dizaine de cités qui sont devenues des quartiers à mesure que les familles s’y sont installées, beaucoup venues de Dakar ville, attirées par la proximité de la mer et un cadre de vie restructuré. « Le Sénégal en miniature », dit Pape Moussa.
Des cultures, des ethnies, des histoires mêlées qui font la particularité et la force du lieu. C’est là qu’il a grandi pour de bon, qu’il est devenu communautaire, qu’il a commencé à comprendre ce que voulait dire habiter un quartier et en être responsable.
Le fils du soldat
Son père est né en 1949. Aîné de sa famille, il aurait pu, comme beaucoup, prendre la succession de l’imam, rester dans le sillage du daara, vivre selon le chemin tracé. Mais, il a préféré l’armée. Et l’armée, ça veut dire partir en mission, traverser des frontières, parfois se retrouver dans des pays en guerre. Pape Moussa se souvient de ces moments d’enfance où son père était en Guinée, ou ailleurs, et où l’attente avait un autre poids que celui de l’inquiétude ordinaire. « Je me disais que le prochain, ce serait mon papa. » Il dit ça simplement, sans dramatiser. C’est juste ce que c’est, être fils de soldat : vivre avec cette possibilité-là.
À sa retraite, son père a fait un autre choix décisif. Il aurait pu voyager, profiter des opportunités accumulées pendant ses années de service. Il a choisi de rester à la maison, de s’occuper de ses enfants. Parce qu’il avait compris que les missions et les déplacements ne lui avaient pas permis d’être là comme il l’aurait voulu, et que sa femme seule ne pouvait pas tout porter. Ses aînés, ceux qui avaient grandi à Colobane sans ce filet de sécurité, n’avaient pour la plupart pas eu le bac. C’était devenu un défi familial, presque une dette morale. « Il a tout fait pour trouver des solutions. » Des grèves, des années menacées, des inscriptions dans le privé malgré les conditions difficiles. Pape Moussa a eu son bac en 2016. Et le jour où il l’a eu, il s’est dit qu’il n’avait plus le droit de faire payer ses études à cet homme-là.
« Dans ma vie, au quotidien, sur tout ce que je fais, il est devant moi. » Son père est son meilleur ami, son coach, sa boussole. Pas parce qu’il lui a tout donné car les conditions n’ont jamais été faciles. Mais parce qu’il lui a montré ce que signifie se sacrifier pour quelque chose qui dépasse soi. « Tout ce qu’il a fait pour ce pays, je ne saurais pas en faire un cinquième. Il va falloir que je le dépasse. » Cette phrase-là n’est pas de la fanfaronnade. C’est un engagement.
Friperie, journalier, centre d’appel : les années d’avant
Après le bac, Pape Moussa ne se ment pas sur sa situation. Son père est à la retraite. Il a une petite sœur. Il ne peut pas continuer à lui faire payer des études. Alors il cherche et il cherche vraiment, sans attendre qu’une porte s’ouvre d’elle-même. Il vend de la friperie à Colobane et des robes à Thiaroye. Il fait du ‘’banabana ». Il passe six mois journalier à Senico, debout à 6h du matin, parfois renvoyé chez lui sans travail si on ne le prenait pas ce jour-là, descendant après 20h quand c’était le cas. Il suit une formation en transport logistique grâce à une bourse de la mairie des Parcelles Assainies, qu’il doit interrompre quand la bourse s’arrête. Il essaie l’armée mais le jour où il devait déposer ses papiers, un appel d’un centre d’appel lui propose un entretien pour le lendemain. Il valide. Il signe un contrat. Il passe de 2019 à mars 2020 au téléphone, à pratiquer son français avec des interlocuteurs de l’Hexagone.
La pandémie COVID-19 arrive. En août 2020, il rejoint INCO, une société de matériels techniques, jusqu’en décembre 2021. Puis vient la campagne municipale, et avec elle, une nouvelle vie. En janvier 2022, il rejoint la mairie de Thiaroye-Sur-Mer. Ces années-là, il ne les présente pas comme une errance. Il les présente comme une formation. Chaque passage, chaque emploi, chaque tentative avortée lui a appris quelque chose que les diplômes n’enseignent pas: comment parler aux gens, comment traverser une déception, comment garder cap quand rien ne s’aligne.
« Kabirou, moi je vais faire de la politique »
Le vrai déclic remonte à 2014. Pape Moussa a alors 16-17 ans, il est membre actif de l’amicale des jeunes de la cité RST Isra à Thiaroye Azur. Avec son ami Kabirou Gaye, ils font face à une réalité simple et brutale : le quartier n’est pas sûr. Les vols, l’insécurité, le banditisme sont devenus trop présents. Leurs parents s’inquiètent. Il faut trouver des solutions.
La première idée : installer des lampadaires. Un projet simple, presque modeste. Mais pour une association, obtenir l’autorisation du maire pour intervenir sur l’espace public relève du parcours du combattant. Ils y arrivent quand même. Un soir, assis devant la maison de Kabirou, Pape Moussa lui dit ce qu’il a en tête depuis un moment : « Kabirou, pour qu’on dépasse ce stade-là, il va falloir qu’on soit parmi ceux qui décident. » Kabirou lui demande comment. Pape Moussa répond : « Moi, je vais faire de la politique. » Il n’a pas encore le bac. Mais il sait déjà que c’est la seule façon de changer les choses de l’intérieur.
Deux ans plus tard, en 2016, il rejoint un mouvement politique de Khalifa Sall alors maire de Dakar, dont il a suivi le travail à Dakar et comment il a transformé la capitale. Pour Pape Moussa, c’est le type de leader qui met l’humain au cœur. C’est dans ce circuit qu’il rencontre El Mamadou, Ndiaye (actuel maire de Thiaroye-Sur-Mer) alors responsable communal à Thiaroye pour le parti, qui n’est pas encore maire. Ils deviennent proches. La campagne de 2022 les porte tous les deux : El Mamadou est élu maire, et Pape Moussa, 26 ans, se retrouve cinquième sur la liste proportionnelle (conseiller municipal), le plus jeune ou presque de l’équipe.
Chef de cabinet à 30 ans
À la mairie, Pape Moussa commence comme chargé de communication, puis prend la tête du bureau de développement local, quinze jeunes répartis en quatre pôles : jeunesse, sport et culture ; santé, éducation et action sociale ; économie locale et développement territorial ; suivi et évaluation. Il est responsable de l’opérationnalisation du plan de développement communal, du suivi des projets, du lien entre la vision du maire et les services techniques. En janvier 2026, il est nommé chef de cabinet. Un poste de confiance, dit-il, qu’il n’a pas sollicité mais qu’il a compris parce qu’il était là, proche, à apprendre de son prédécesseur pendant des années.
Parmi tout ce qu’il a accompli, il retient une action qui dit le plus clairement ce qu’il est. Pendant la campagne, le maire avait promis aux femmes des financements via leurs groupements d’intérêt économique. Une fois l’équipe élue, Pape Moussa, alors chargé de communication, est allé voir les femmes. Ce qu’il a entendu l’a frappé : beaucoup lui ont dit que c’était la promesse classique des politiques, celle qu’on fait et qu’on oublie. « Malheureusement, les femmes ne payent pas », lui dit-on. « Ça va être compliqué. » Il a tenu tête. Il a trouvé un financement. Et avant chaque décaissement, il réunissait les groupements dans son bureau. Il leur disait : « J’étais là quand le maire vous parlait. Aujourd’hui, c’est à vous de m’aider à continuer. Si vous remboursez, je garantis que d’autres femmes auront accès aux financements. Si vous ne remboursez pas, le programme s’arrête et le partenaire ira en justice. » Elles ont remboursé. « Ça m’a beaucoup fait plaisir, parce que c’est quelque chose qu’on ne pouvait pas faire et que d’habitude les politiques ne font pas. »
Mën Naa Ko : un tremplin pour tous les possibles
C’est via une publication partagée en ligne que Pape Moussa a découvert le programme Mën Naa Ko de Polaris Asso soutenu par le Gouvernement du Sénégal et l’ambassade de France au Sénégal. Il était alors administrateur du bureau de développement local. La thématique – jeunesse numérique et participation citoyenne – correspondait exactement à ce qu’il cherchait à activer autour de lui. Il a postulé, s’est renseigné, a convaincu. Et ce qui l’a le plus frappé dans cette expérience, ce ne sont pas les formations elles-mêmes, mais les rencontres qu’elles ont rendues possibles.
« Mon père me disait : pour bien connaître la vie, il faut soit voyager, soit beaucoup lire. » Mën Naa Ko lui a offert une troisième voie : des journées entières avec des jeunes de cinq communes différentes, aux réalités différentes, aux parcours différents. Des gens comme Mansour, comme Mohamed Lam de Khombole… « Quand tu les vois, tu sens que si tu es à 10, il te faut 20 ou 30. » Cette émulation-là, ce miroir que les autres jeunes lui tendent, il n’en avait jamais eu l’occasion à cette échelle.
Et puis il y a la figure d’Ousseynou Gueye, fondateur de Polaris Asso, qui l’a touché différemment des autres. « Beaucoup de jeunes bravent la mer pour aller en Europe. Et lui, il fait le chemin inverse. » Ousseynou avait un poste chez Google, la sécurité, tout ce que les jeunes Sénégalais rêvent de trouver là-bas. Il a choisi de rentrer et de mettre cette chance au service des autres. Pour Pape Moussa, ce geste-là est une leçon politique autant qu’une leçon de vie : « Tout ce que je cherche à aller voir ailleurs, si je m’efforce, je vais le trouver ici. »
L’argument de la force, ou la force de l’argument
Au collège, on l’appelait Geum Service, « Monsieur rompu à la tâche ». Ses proches lui disent qu’il ne se fatigue jamais. Les tensions ne manquent pas, il le reconnaît sans détour : on est élu, on a des idées, tout le monde n’est pas d’accord. Mais sa façon de les résoudre est la même depuis toujours : descendre chez l’autre, aller le voir, l’écouter, donner ses arguments. « J’essaie toujours d’utiliser la force de l’argument, plutôt que l’argument de la force. » Et même avec les plus âgés, il arrive à faire adhérer.
Ses ambitions, il les énonce clairement et sans fausse modestie. Dans cinq ans, il veut continuer à épauler le maire dans la réussite du projet commun pour Thiaroye-Sur-Mer. Dans dix ans, il veut siéger à l’hémicycle, pas pour le titre, mais pour les questions qui l’obsèdent : les enfants, les jeunes, les femmes, les droits humains. Il ne se voit pas se limiter à un seul rôle, à une seule case.
Quand il croise des jeunes dans sa localité, dans les petits groupements de quartier, dans les structures associatives, dans les couloirs de la mairie, Pape Moussa se déplace toujours pour aller leur parler. « Je sais que la chance que j’ai, ils ne l’ont pas. » Ce n’est pas de la condescendance. C’est la mémoire exacte de ce qu’il était avant 2022 : un jeune qui cherchait, qui essayait, qui ne trouvait pas toujours, mais qui ne lâchait pas. Son père lui a appris qu’on se sacrifie pour quelque chose qui dépasse soi. C’est ce qu’il essaie de faire, à sa façon, dans sa commune, chaque jour.
