En cette matinée du 1er avril 2026, la salle de conférence de la mairie de Khombole (commune dans la région de Thiès, à 100 km de Dakar) bourdonne d’une concentration studieuse. Une vingtaine de jeunes sont rassemblés autour de tables disposées en U. Ordinateurs ouverts, carnets prêts, regards attentifs : l’équipe de Polaris Asso anime une formation consacrée aux usages et aux opportunités de l’intelligence artificielle. Pour beaucoup, c’est une première rencontre avec cet univers encore abstrait mais déjà omniprésent.

Au milieu du groupe, Bassirou Fall suit chaque explication avec application. À 23 ans, il n’en est pourtant pas à sa première formation. Il a déjà participé au programme Mën Naa Ko de Polaris Asso, l’une des initiatives destinées à accompagner les jeunes vers les compétences numériques et l’entrepreneuriat. Mais il est là, comme les autres, stylo en main, carnet ouvert, attentif au moindre détail.

Chez lui, apprendre ne semble jamais être une étape achevée.

C’est sans doute ce qui frappe d’abord lorsqu’on l’observe : une humilité calme, presque instinctive. Bassirou n’est pas de ceux qui occupent l’espace. Il parle peu, écoute beaucoup, et laisse souvent le temps révéler ce qu’il porte en lui. Mais lorsqu’il prend la parole, les phrases sont posées, réfléchies, et l’on devine derrière la discrétion une trajectoire faite de détours, de ruptures et de reconstruction.

Bignona, Dakar, Khombole : une enfance en trois actes

Bassirou est né à Khombole, mais son enfance s’est d’abord écrite ailleurs. C’est à Bignona, en Casamance, qu’il a véritablement grandi. Ses parents y enseignaient : l’un au lycée, l’autre au collège Ahoune Sané. Dans le quartier Plateau, la vie suivait un rythme simple, presque insouciant.

Il se souvient d’une enfance heureuse, faite de liberté et de camaraderie : les matchs de football interminables avec les amis du quartier, les escapades d’enfants, les petites bêtises qui se terminent par une remontrance familiale. Une enfance simple, mais heureuse. ‘’J’étais complètement épanoui’’, raconte-t-il aujourd’hui.

À cet âge-là, le monde paraît stable. Les lieux semblent définitifs. Les visages familiers donnent l’impression que rien ne changera vraiment.

Puis la maladie de son père est venue rompre cet équilibre. En plein milieu de l’année scolaire, Bassirou a dû interrompre ses études et rejoindre Dakar où son père était hospitalisé. Sur une même année, il a traversé deux régions (Ziguinchor et Dakar) avant de revenir à Khombole pour reprendre le fil. Pour un enfant, changer de monde aussi brutalement, laisser ses camarades, ses repères, tout ce à quoi il s’était habitué, c’est une rupture. « Ça a été un peu dur », confie-t-il. 

9 ans, et l’absence qui forge

Son père ne survivra pas à la maladie. Bassirou a neuf ans. Lorsqu’il évoque cette période, les mots viennent avec précaution, comme si l’enfant qu’il était cherchait encore à comprendre ce que l’adulte sait désormais. ‘’C’était difficile et pas difficile en même temps, explique-t-il. À cet âge, dit-il, il n’avait pas pleinement conscience de l’ampleur de la perte. Mais quelque chose s’était déplacé. La figure paternelle avait disparu. Et avec elle, une part de l’équilibre familial.

Sa mère a alors porté le reste. Le travail, l’éducation, la présence quotidienne. Bassirou parle d’elle avec respect et reconnaissance. Mais il reconnaît aussi que cette absence a laissé une empreinte durable sur sa personnalité. ‘’Cela m’a rendu introverti’’, confie-t-il.

Jusqu’en terminale, il était quelqu’un de replié, peu à l’aise socialement, qui comprenait les enjeux du monde mais peinait à s’y engager. Il observait sans participer, saisissait sans agir. « Je comprenais les enjeux. Mais du point de vue engagement, j’étais en retrait. » Il a mis des années à faire la transition. 

 

À Khombole, Bassirou a retrouvé son niveau progressivement. Après le BAC, il se lance dans des études de droit à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis. Mais quelque chose le poussait vers des questions plus concrètes, plus ancrées dans le terrain : les questions de développement local, de territoire, de politiques publiques. Il a choisi de poursuivre en master d’ingénierie du développement territorial à l’Université Alioune Diop de Bambey. 

 

« Par souci d’une certaine aspiration sur les questions de développement », dit-il avec la précision tranquille de quelqu’un qui sait où il va.

 

Polaris Asso : l’élément déclencheur qu’il attendait sans le savoir

 

C’est lors de vacances éducatives organisées par la mairie de Khombole que Bassirou a vu passer un lien, une opportunité dont il ne comprenait pas d’emblée la nature. Il a fait des recherches sur Polaris Asso, découvert Ousseynou Gueye, son histoire, son engagement. Et il a postulé au programme Mën Naa Ko.

 

Lors de l’entretien de sélection, une question l’a mis en difficulté : quel était son engagement dans sa commune, ses activités associatives ? Bassirou n’en avait pas. Il était précisément là parce qu’il manquait de cela, l’élément déclencheur, le cadre pour se lancer. Il aurait pu embellir, présenter un passé qui n’existait pas. Il a fait le contraire : il a expliqué sincèrement pourquoi il venait, ce qu’il cherchait, ce qu’il espérait devenir. « J’ai su l’expliquer d’un point de vue perspective. Et de ne pas me focaliser sur le passé, mais sur mes intentions. » Il a été retenu parmi les 20 jeunes sélectionnés sur 100 candidats.

 

Ce qui l’a le plus frappé dans ce programme, c’est Ousseynou Gueye lui-même, le fondateur et directeur exécutif de Polaris Asso. Lors d’une visite à Khombole, il leur a raconté son parcours : Google, l’Europe, et le choix de rentrer au Sénégal pour investir dans la jeunesse. « Travailler à Google et abandonner tout ceci pour venir au Sénégal juste pour motiver, pour croire en cette jeunesse… L’image est éloquente. » Bassirou admet avec un sourire qu’il aurait du mal à faire ce choix lui-même. Mais voir quelqu’un le faire et le voir réussir ce défi est motivant d’une façon qui dépasse les discours.

 

‘Khombole Zéro Déchet’, des charrettes contre l’inaccessible

 

À la fin de la formation Mën Naa Ko, les jeunes ont été invités à porter des projets à impact social. À Khombole, deux groupes se sont formés : l’un sur l’agriculture numérique, l’autre celui de Bassirou sur la gestion des déchets. Le projet s’appelle ‘’Khombole Zéro Déchet’’, et il part d’un constat simple mais têtu : le camion municipal de collecte n’arrive pas partout. Les ruelles trop sablonneuses, trop cahoteuses, certains quartiers restent à l’écart du service.

 

La réponse du groupe : des charrettes de collecte, implantées dans les zones inaccessibles, rémunérées mensuellement par les habitants. Un projet d’économie sociale et solidaire, pas une entreprise privée venue soutirer de l’argent, mais un mécanisme de service collectif au bénéfice de tous, explique Bassirou. Le projet a été lancé, est en phase de sensibilisation, couvre pour l’instant trois ou quatre quartiers pilotes, avec l’intention d’élargir. « Le projet vient à son heure », dit-il.

 

Les résistances existent. Des habitants sceptiques demandent pourquoi payer alors que le camion municipal est gratuit. D’autres qui voient dans le projet une manœuvre politique, une initiative instrumentalisée par la mairie pour en tirer des bénéfices électoraux. Il faut convaincre, rassurer, expliquer encore et encore que l’intérêt est collectif. Bassirou fait face à ces obstacles avec la patience de quelqu’un qui a appris à ne pas se décourager des premières résistances. Sa formation en ingénierie du développement territorial et celle de Mën Naa Ko se complètent ici naturellement. « C’est le combo parfait », dit-il.

 

Bottom-up – de Khombole au Sénégal

 

Ce qui inquiète Bassirou quand il regarde sa génération, c’est le chômage ; ces jeunes qui ont fait de bonnes études, obtenu leurs diplômes, et qui restent sans emploi, leur CV entre les mains, sans savoir où le déposer encore. Il connaît des modèles qui lui ont inspiré ce chemin et qui se retrouvent dans cette impasse. « Cela peut créer un blocage. » Mais de l’autre côté, il voit une résilience des jeunes qui entreprennent, qui ne baissent pas les bras, qui cherchent des voies alternatives. 

 

Dans cinq ans, il se voit acteur du développement local et ambitionne de vulgariser les politiques de décentralisation, aider à combler le fossé entre les politiques publiques et les populations qui ne s’y reconnaissent pas. Son rêve est simple et structuré : que le modèle fonctionne à l’échelle du quartier, puis de la commune, puis du pays. « Si par exemple Khombole réussit à engager sa jeunesse, et Thiaroye-Sur-Mer pareil, et ainsi de suite dans toutes les communes on arrive à un modèle de développement bottom-up. Tout à la base. »

 

Son message aux jeunes tient en trois mots ; ceux du programme qui l’a déverrouillé : « Mën Naa Ko. » Je peux le faire. « On peut tous le faire en réalité. Tout est possible. » Mais il y ajoute quelque chose d’essentiel : sans engagement, même les meilleures politiques publiques resteront lettre morte. « On peut avoir les meilleures politiques au monde. Mais sans la jeunesse qui va avec, cela va être très difficile. » Et son vœu le plus sincère, formulé à la fin de l’entretien, dit tout sur ce qu’il a trouvé dans ce programme : que Polaris puisse l’élargir à toutes les communes du Sénégal.