Dans la cour de l’école Seydina Issa Laye B de Cambérène, l’énergie est débordante : les élèves s’agitent, courent et saturent l’air de leurs éclats de voix. Au cœur de ce tumulte juvénile, un bâtiment discret s’impose comme un refuge de réflexion : Le Centre de Jeunesse Men Naa KO/ Incubateur ESS. C’est ici que Libasse Mbaye nous reçoit. Dans cet espace, le jeune homme de 27 ans travaille sur ses projets, reçoit les jeunes qu’il encadre, et prépare les prochaines réunions du cadre de concertation citoyenne de Cambérène dont il est le président. Un rôle qu’il n’aurait jamais imaginé occuper il y a encore deux ans.
Parce qu’avant Polaris Asso, avant le programme Mën Naa Ko, Libasse Mbaye vivait dans sa commune sans vraiment la voir. « Je ne savais même pas qu’il y avait un maire à Cambérène », dit-il avec un éclat de rire. « Je pensais que la mairie, c’était juste un bâtiment où on allait chercher des extraits de naissance. » Il ne le dit pas avec honte. Il le dit comme une vérité qu’il a appris à regarder en face et à transformer.
Cambérène 1, Cambérène 2, et l’entre-deux
Libasse est né et a grandi à Cambérène 1, dans ce qu’il appelle ses « meilleurs moments ». Puis la famille a migré vers Cambérène 2, quartier Joubo, une cité plus récente, plus fragmentée, où « chacun vit pour soi ». Des gens venus d’autres communes, d’autres régions, qui se croisent sans vraiment se connaître. « Il n’y a pas cette communion entre nous », résume-t-il. Une réalité qu’il connaît bien, et qui explique en partie pourquoi l’engagement citoyen lui semblait si lointain au départ.
Enfant, Libasse était impulsif, électrique, toujours prêt à en découdre. « C’est l’environnement », dit-il. « Ici, les gens ont une mauvaise manière de t’énerver. » C’est son père, gendarme, rigoureux, homme de sens des responsabilités, qui a trouvé la parade : l’inscrire dans un club de karaté. Libasse n’avait pas compris la logique. « Je suis quelqu’un d’agressif, et on m’inscrit dans une salle de karaté ? » Il a essayé, abandonné, reçu une gifle paternelle mémorable, et repris. Trois titres de champion du Sénégal plus tard – en 2017, 2018 et 2019 – il avait appris quelque chose d’essentiel : canaliser, maîtriser, persévérer.
Ce que l’ingratitude lui a appris
Il y a un épisode que Libasse porte encore. Pas comme une plaie ouverte, mais comme une cicatrice dont il reconnaît honnêtement l’influence. Dans un groupe d’amis avec qui il a grandi, il était le plus généreux, le plus présent, celui qui achetait le thé chaque jour pendant les grandes vacances scolaires, celui qui se levait la nuit pour leur apporter du lait.
Puis, un jour, sans prévenir, le groupe s’est retourné contre lui. Les messages sont restés sans réponse, remplacés par des statuts WhatsApp lourds de sous-entendus et des accusations à demi-mot. Mais le plus douloureux, pour lui, fut le silence des autres, ceux qu’il considérait comme ses frères. Personne n’a protesté. Personne n’a pris sa défense. ‘’Qui ne dit rien consent’’, s’était-il dit en les voyant approuver en silence.
La rupture a été nette. Et quelque chose dans sa personnalité s’est endurci ce jour-là. « Ça m’a forcé à devenir une personne très dure, envers moi-même et envers les gens. » Il ajoute, avec une rare lucidité : « Ce n’est pas une chose dont je suis particulièrement fier. Parce que je sais que parfois, je me mène la vie dure. Et même ma femme me trouve parfois trop dur. »
Cette blessure-là a façonné son rapport aux autres, à la gratitude, à l’engagement. Elle explique aussi, peut-être, cette question qu’il aurait voulu qu’on lui pose : « Comment je me sens ? » Une question simple, qu’il se pose rarement lui-même. « On est entre la fierté de voir nos réalisations et la déception quand on voit certaines personnes ne pas reconnaître nos efforts. Et souvent, ça nous démoralise au point où on ne comprend plus. »
Le jour où il a vu le maire pour la première fois
Avant Polaris Asso, la vie de Libasse tenait en quelques cercles bien délimités : l’université (droit des affaires et fiscalité à Ensup Afrique), un emploi dans un centre d’appel chez Majorel, et l’entraînement de karaté. « Ma vie se résumait à ça. Je me levais, j’allais à l’école ou au travail ou à l’entraînement. C’était mon cercle. » La commune ? Pas ses affaires.
C’est Aly Ane Diop, coach en entrepreneuriat, père de son meilleur ami, et figure de Polaris Asso, qui lui a envoyé le lien d’inscription au programme Mën Naa Ko de Polaris en 2024. Libasse a postulé, passé l’entretien, été retenu. Et lors de la cérémonie de lancement, il a vu pour la première fois le maire de Cambérène en chair et en os. « Il y avait quelqu’un qui le suivait dans la délégation. J’ai demandé à la personne à côté de moi qui c’était. Elle m’a dit : c’est le maire de Cambérène. J’ai dit : ah bon, donc à Cambérène il y a un maire. »
Ce n’est pas une anecdote anodine. C’est le symbole d’un éveil : celui d’un jeune homme intelligent, curieux, engagé dans mille autres directions, mais qui n’avait jamais fait le lien entre sa vie quotidienne et l’institution censée la gouverner. Le programme Mën Naa Ko a opéré cette connexion. « Ça m’a permis de comprendre les enjeux au sein de ma commune. Et de me dire que le développement, ça part de nous. »
Président à 27 ans, malgré les « vous êtes encore jeune »
Aujourd’hui, Libasse cumule trois fonctions : délégué des jeunes de Cambérène dans le cadre du programme Mën Naa Ko, président du cadre de concertation citoyenne de Cambérène, et président de l’association des jeunes pour le développement de Cambérène. Ce n’est pas venu sans résistance.
Le cadre de concertation est né en 2025, porté par le programme Siggil Jigeen, une initiative visant à renforcer la participation des femmes et des jeunes dans les instances de décision. Quand il a fallu élire un comité ad hoc pour six mois, des voix se sont élevées contre la candidature de Libasse : « Vous êtes encore jeune, vous ne savez pas ce qu’est un cadre de concertation. » Dans certaines communes, rappelle-t-il, « l’enfant n’a pas le droit de s’imposer quand il y a des adultes ». C’est une réalité qu’il connaît et contre laquelle il travaille patiemment.
Six mois plus tard, à la dissolution du comité ad hoc, ces mêmes personnes ont réclamé qu’il reste président. Il avait réussi toutes ses missions : convoquer les réunions, animer les ateliers, tenir les engagements. « Vous avez quand même fait un travail extraordinaire », lui ont-ils dit. Il raconte cela sans triomphalisme, juste la satisfaction froide de quelqu’un qui savait qu’il fallait laisser les faits parler.
Le cadre de concertation qu’il préside fonctionne comme une interface entre les habitants et le conseil municipal : des commissions thématiques – sécurité, éducation, entre autres – proposent des projets que la commune pourra ensuite adopter. Le processus est lent, méthodique, encore jeune. « On n’a pas encore saisi directement la mairie », admet-il. La première synthèse collective est prévue fin mars ou début avril. Mais la machine est en marche.
Sa colère contre la crédulité politique des jeunes
Libasse ne mâche pas ses mots sur ce qui le révolte. « Les jeunes ne sont pas encore réveillés. » Il observe des pairs suivre des hommes politiques pour 5 000 francs CFA et un repas, croire aveuglément à des promesses irréalistes, puis se retourner ensuite pour crier à la trahison. « Si tu t’étais posé la question dès le départ, tu aurais compris : ce qu’il promet n’est pas possible. » Ce qu’il réclame, c’est de l’esprit critique, pas de la méfiance, mais la capacité d’évaluer, de questionner et de choisir en accord avec ses propres convictions.
Il fait une distinction nette, à laquelle il tient : la politique de développement versus la politique politicienne. La première, il y croit. La seconde, il la fuit. Quand des hommes politiques ont bloqué son projet de terrain multifonctionnel dans la cour de l’école Seydina Issa Laye B au prétexte que l’espace est dédié à l’éducation, alors que presque toutes les écoles sénégalaises ont un terrain, il a compris que ce combat-là serait long. Mais il n’a pas lâché.
Ce qui le motive, c’est une poignée de jeunes qui, comme lui, prennent le développement de leur commune à cœur. Ses parents, qui ne cessent de le pousser à se surpasser. Et la figure d’Ousseynou Gueye, fondateur de Polaris Asso, qui l’a marqué dès leur première rencontre. « Il était dans un bon poste chez Google, bien payé, et il a tout laissé pour revenir nous aider. Pourquoi nous, on ne peut pas faire pareil ? » Cette question le hante encore aujourd’hui.
Le volontariat ne dure pas éternellement
L’engagement de Libasse n’est pas sans friction dans sa vie intime. Sa femme lui dit qu’il fait « absolument beaucoup de choses » mais n’y gagne rien. Son père, longtemps, ne comprenait pas ces journées qui commencent à 7h et s’étirent parfois jusqu’à minuit sur le terrain. « Il a fallu que le coach lui explique pour qu’il comprenne. » Ce coach, c’est encore Aly Ane Diop, l’homme qui, il y a sept ans déjà, allait voir le père de Libasse pour lui dire : « Aide ton fils. Il a le potentiel pour être une grande personne demain. »
Le coach avait raison. Mais le chemin reste étroit. Libasse travaille aujourd’hui en freelance comme gestionnaire de projets, un poste qui l’a mené jusqu’au Fouta pour superviser la construction de deux maisons et a mis ses études de droit en pause, entre le travail, le karaté et l’engagement communautaire. « À un moment donné, c’était trop dans ma tête. » Il n’abandonne pas. Il temporise.
La question de la rémunération du volontariat revient souvent dans sa bouche et dans celle de ses pairs. « Ce que vous faites, c’est du volontariat. Mais le volontariat ne dure pas éternellement. » C’est leur coach qui le leur rappelle. Libasse le sait. Il sait aussi que les opportunités finissent par venir à ceux qui ont semé sans compter. Mais entre la conviction et la réalité quotidienne, il y a une tension réelle qu’il ne cherche pas à dissimuler.
Le message qu’il adresse aux jeunes qui hésitent est le sien propre, distillé en quelques mots : ne pas mettre l’argent devant, ne pas s’engager dans la politique politicienne, se construire des convictions personnelles, ne pas avoir peur d’être vu différemment. « Faire sa propre religion », dit-il. Ses propres idéaux. S’exprimer. Et surtout : ne pas avoir peur.
Dans cinq ans, Libasse Mbaye veut être l’un des grands juristes fiscalistes du Sénégal. Et un leader qui tire les jeunes de Cambérène vers le haut. Les deux, ensemble. Pas l’un ou l’autre. C’est peut-être ça, au fond, ce que le karaté lui a appris : qu’on peut canaliser plusieurs forces en même temps, à condition de ne jamais baisser la garde.
