Il y a des gens qui occupent l’espace et des gens qui le façonnent sans le revendiquer. Sidy est de ceux-là. Lébou de Yenne, fils de Rufisque, ancien enfant de troupe, entrepreneur digital, expert en social media et création de contenu multimédia… sa trajectoire ressemble à une carte dépliée dans plusieurs directions à la fois. Il vit à Rufisque, dans la cité Taco, un quartier calme mais traversé par une insécurité progressive, souligne-t-il.
Son enfance ne tient pas dans un seul lieu. Né à Dakar, il grandit à Rufisque, traverse l’adolescence à Saint-Louis au Prytanée Militaire. Mais si on lui demande d’où il vient vraiment, l’endroit qui est sa source, sa racine, il cite Yenne, Toubab Dialaw, plus précisément Kelle. Là où les origines lébou de sa famille sont ancrées, là où quelque chose de fondamental tient encore.
L’enfance de Sidy, c’est une accumulation d’expériences en apparence disparates qui, avec le recul, forment une cohérence. Arts martiaux avec une régularité qui lui inculque la discipline, « les deuxièmes valeurs après celles des parents », dit-il. Colonie de vacances. Cyclisme. Concours. Gaming. Et surtout, la machine de son père. Cet ordinateur familial qui lui a ouvert les portes du monde alors qu’il était encore casanier, encore enfant. Le numérique avant que le mot ne soit à la mode, avant que tout le monde ne s’en réclame.
Le Prytanée Militaire de Saint-Louis est arrivé comme une suite logique de tout ça. Un geek de la maison, discipliné par les arts martiaux, qui rejoint l’élite de sa génération dans une institution militaire. Il n’y voit pas de contradiction. Il y voit une continuité. C’est là qu’il a rencontré Ousseynou Gueye (Fondateur de Polaris Asso), son ‘’ancien’’, sans savoir encore ce que cette rencontre produirait des années plus tard.
Une société fatiguée, et une poignée de jeunes qui s’engagent dans l’impact
Quand il regarde autour de lui, Sidy ne mâche pas ses mots mais il les choisit avec soin. Il voit « une société fatiguée, une jeunesse abrutie, souvent inconsciente de sa propre paresse intellectuelle ». Il voit un attentisme qu’il trouve déplorable, une gouvernance dont la crédibilité s’érode. Le désespoir, dit-il, se lit sur les visages. Et le blocage le plus profond, selon lui, c’est structurel : « On est dans un continent où tout est à faire, mais peu pour soutenir les jeunes qui le voient ou qui en ont le potentiel. » Ce n’est pas du fatalisme. C’est un diagnostic posé par quelqu’un qui a choisi d’agir malgré tout.
Parce qu’il voit aussi autre chose : une lueur, une poignée de jeunes engagés dans l’impact, « une tendance de construction pleine de convictions qui se trace à l’horizon ». Ce n’est pas une posture optimiste de façade. C’est ce qu’il a choisi de rejoindre et d’alimenter. Son parcours lui a appris à faire face aux critiques et à l’adversité. Il a compris que son destin n’est pas tracé d’avance, que le choix lui appartient, et qu’il doit l’assumer. « Le bout du tunnel n’est jamais loin, mais le chemin jamais aussi facile qu’on le pense. »
Cinq ans dans l’ombre, et la décision de se montrer
Depuis cinq ans, Sidy apprend aux gens à communiquer en ligne. Il forme, il conseille, il produit souvent pour d’autres, souvent sans visibilité assumée. C’est sa nature : il préfère la posture derrière la caméra. Il a longtemps été celui qu’on appelle quand on a besoin, et qui livre sans s’attarder sur les crédits. Mais quelque chose a changé. Après une dernière expérience professionnelle achevée et six mois sans activité, le déclic s’est fait de lui-même. « J’ai décidé de mettre en avant mes compétences, d’élargir mon impact au grand public, de montrer mes actions et réalisations », confie-t-il.
En 2023, il avait commencé à tourner un concept, des livrables prêts, une direction claire. Mais Sidy est perfectionniste. Ce qu’il avait produit ne l’a pas convaincu. Il a lâché prise. Cette capacité à renoncer quand quelque chose n’est pas à la hauteur de ce qu’il imagine, sans s’y perdre, sans en faire un échec définitif, est l’une des constantes de son parcours. Il reprend, recommence, attend le bon moment. Et maintenant, le moment est là.
Mais le chemin n’a pas été linéaire. Il y a eu des creux, des vrais. Les six mois sans activité avant le déclic ne sont pas une anecdote. C’est une période de suspension, de remise en question, où le perfectionniste en lui a dû faire face à quelque chose de plus difficile que la critique extérieure : le doute intérieur. Ces six mois-là, personne ne les a vus. Il les a traversés seul, dans l’ombre, comme il fait beaucoup de choses.
Les obstacles, il les connaît bien et les nomme sans dramatiser : la lenteur des résultats, les investissements perdus, la démotivation, les critiques non constructives, le doute, le combat pour la constance. « On vit avec les obstacles. Il faut juste savoir faire face et gérer du mieux qu’on peut. » Cette phrase-là n’est pas une formule. C’est une méthode.
La rencontre avec Polaris-Asso
Sidy a connu Polaris Asso dès son arrivée au Sénégal. Il a été l’un des premiers bénévoles à rejoindre l’organisation, le premier employé, dit-il. L’histoire de cette rencontre dit beaucoup sur la façon dont les choses se construisent, souvent par des fils qu’on ne voit pas au moment où ils se nouent.
À l’époque, raconte-t-il, il était sélectionné dans l’incubateur de son école. Un responsable de cet incubateur avait un ami de l’Université Gaston Berger (UGB) qui venait de rentrer au Sénégal après avoir quitté Google France. Cet ami s’est révélé être Ousseynou Gueye, son ancien du Prytanée, qui avait un projet d’inclusion numérique et de sensibilisation citoyenne.
« Dès qu’il m’en a parlé, j’ai été séduit. » Il rejoint l’aventure comme Head of Com’, bénévole, au tout début. Avant les programmes, avant les financements, avant que Polaris soit ce qu’elle est devenue.
Ce passage a compté, et il le dit honnêtement. Il lui a permis de découvrir le monde de l’emploi, de tester ses compétences, d’assumer une responsabilité professionnelle. L’une de ses premières actions avec Polaris : former des jeunes pour qu’ils forment à leur tour d’autres, plus jeunes. Ce principe de transmission en cascade, il l’a intégré très tôt. Il a aussi appris à travailler sous pression, à pousser les limites de sa créativité, à gérer les états d’âme d’une équipe avec courtoisie.
Le moment qui l’a le plus marqué : quand Ousseynou lui a confié la formation d’une cohorte entière en marketing digital, dans le premier programme financé de l’association. « Autant par le geste que par la confiance », dit-il. Cette confiance-là, reçue tôt, a pesé. Elle lui a montré qu’il était capable de porter quelque chose de plus grand que lui.
Quand il a ouvert son agence créative, il a pris du recul sur Polaris pour lui consacrer plus de temps, sans fermer la porte. « J’ai compris qu’il y a un temps pour accompagner et un temps pour se lancer. » Cette lucidité sur les cycles, sur le moment où il faut avancer seul sans trahir ce qui vous a construit, est l’une des marques de sa maturité.
Le père, comme premier Mentor
Son père est son premier mentor. « De par sa résilience, son ouverture d’esprit et sa compréhension des enjeux selon les situations. » C’est lui qui a posé la machine (l’ordinateur) à la maison, celle qui a tout ouvert. C’est lui qui incarne cette capacité à s’adapter sans se perdre. Et Ousseynou Gueye est son second modèle : quelqu’un qui lui a montré comment allier impact, innovation et évolution réelle, comment construire un entrepreneuriat qui ne sacrifie pas l’un pour l’autre.
Ses proches le comprennent et le soutiennent. Il le dit sans hésiter, avec la précision de quelqu’un qui n’a pas besoin de se plaindre pour être entendu. Les pressions qu’il ressent sont surtout personnelles. Et l’impact de son engagement sur son entourage immédiat, il le voit au quotidien, dans des détails qui le touchent : son neveu qui veut aller au Prytanée. Sa petite sœur qui fait du développement web. Son cadet qui, de base orienté vers le pétrole, s’intéresse de plus en plus à l’audiovisuel et au digital.
« L’impact sur mon entourage est direct. » Il n’en fait pas grand cas. Il le constate, simplement, comme une évidence.
Dans cinq ans, Sidy ne se voit pas avec un gros salaire ni un poste de cadre, ni même un grand financement. Il se voit indépendant par une autonomie de projets qui s’autofinancent, qui impactent réellement dans la vie des gens, qui donnent des opportunités aux jeunes d’apprendre, de tester des compétences réelles, de devenir des acteurs citoyens compétents. C’est une vision précise, taillée sur mesure, qui ne ressemble à aucun modèle de réussite standard. Et c’est exactement pour ça qu’elle sonne juste.
Sa citation favorite est en anglais : ‘’The more you give, the more you receive.’’ À un jeune qui hésite encore à se lancer, il dirait simplement : ‘’Progress is progress, no matter how small.’’ Deux formules brèves, sans fioritures, qui condensent une philosophie patiemment construite : celle d’un homme qui avance souvent dans l’ombre, donne sans attendre de retour immédiat, et sait que chaque pas, même infime, finit par tracer un chemin.
