A Khombole, pour rejoindre l’exploitation de Fadiagne Samb, il faut s’engager sur un chemin de terre qui serpente jusqu’au périmètre hydro-agricole de la commune. Sur une vingtaine d’hectares aménagés par la municipalité, des parcelles ont été mises à disposition des jeunes pour leur permettre d’accéder à la terre et de cultiver.

En ce matin du 1er avril 2026, Fadiagne vient à peine de quitter une salle de formation à la mairie où Polaris Asso sensibilisait des jeunes aux usages de l’intelligence artificielle. À peine sortie, le téléphone est déjà vissé à son oreille.

Au bout du fil, les affaires de la journée s’enchaînent : négociation avec un fournisseur d’engrais, consignes aux journaliers pour l’arrosage du fumier, décisions à trancher à distance pendant qu’elle avance entre les parcelles. À 26 ans, BTS en électromécanique en poche, elle dirige désormais cette exploitation avec onze autres jeunes issus de la formation Mën Naa Ko de Polaris Asso. Rien, dans son parcours initial, ne la destinait vraiment à l’agriculture. Et pourtant, c’est ici, au milieu des sillons de Khombole, qu’elle a choisi de construire sa voie.

Elle voulait être médecin, la vie en a décidé autrement

Fadiagne était une élève de terminale S2 passionnée par les sciences du vivant. La biologie, la médecine, la vie… tout ce que la discipline portait la fascinait. Elle avait travaillé dur, étudié tard le soir, et quand elle a obtenu son baccalauréat, elle a été orientée en biologie à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. C’était la suite logique d’un rêve construit patiemment.

La maladie a tout arrêté. En 2020-2021, elle n’a pas pu terminer sa première année. Elle est rentrée à Khombole, a passé une année à la maison, et s’est retrouvée face à une question difficile : que faire maintenant ? Elle ne minimise pas ce que ça a coûté. « Au début, ça me faisait très mal. J’avais étudié tard les nuits pour juste être en biologie ou en médecine. Et quand je n’ai pas pu continuer, ça a fait très mal », raconte-t-elle, la mine triste. L’électromécanique ne faisait pas partie de ses choix, c’est venu « juste comme ça », dit-elle, avec une franchise qui ne cherche pas à embellir les renoncements.

Elle s’est lancée dans cette nouvelle voie à Dakar, a obtenu son BTS en électromécanique puis la maladie est revenue. Un stage interrompu, un retour à Khombole, une nouvelle période d’arrêt. Deux fois rattrapée par le même obstacle. Sa famille, dit-elle, « était fatiguée, mais elle a compris la situation ». Et sa mère, surtout, n’a pas bougé. Présente à chaque épreuve, à chaque recommencement, à chaque moment où le sol se dérobait.

Khombole, quartier Hanène « ici, ce n’est pas chacun pour soi »

Elle a grandi à Khombole, dans le quartier Hanène, l’un des plus grands

de la commune. Un endroit où les familles se connaissent, partagent les douleurs et les joies, règlent ensemble ce qui peut l’être. « À Dakar, on dit que c’est chacun pour soi. Ici, c’est pas comme ça. » Cette solidarité-là, elle l’a vécue de l’intérieur notamment pendant ses périodes de maladie, quand le quartier était là, discret mais présent. Et c’est cette même solidarité qu’elle veut maintenant actionner autrement : non plus la recevoir, mais la créer, l’organiser, la rendre productive.

Ce qui la révolte dans cette commune qu’elle aime tant, c’est le chômage des jeunes. Une réalité qu’elle connaît de l’intérieur puisqu’elle l’a vécu, ces longues périodes à rester chez elle sans pouvoir agir, à regarder des jeunes du quartier avec leurs diplômes et leurs CV qui ne mènent nulle part. « Je voyais des jeunes étudier très dur, avoir leur diplôme et ne pas trouver de travail. Je me suis dit qu’il faut qu’on essaie de créer quelque chose entre nous. » Ce n’est pas une posture politique. C’est une réponse personnelle à une douleur vécue.

Une tante, une conversation, Polaris et Agrinum

C’est par le bouche-à-oreille le plus simple qu’elle a découvert Polaris Asso. Un jour à la maison, une tante est passée et lui a demandé : « Tu connais Polaris ? » Elle ne connaissait pas. La tante lui en a parlé. Et au moment où Fadiagne a rejoint le programme Mën Naa Ko, elle venait de terminer un stage dans une entreprise de montage solaire, et traversait l’une de ses périodes difficiles, la confiance en elle érodée par la maladie, les idées là mais sans cadre pour les faire exister.

Dix-huit mois de formation. Des boot camps, des modules sur le numérique, l’étude de projet, l’entrepreneuriat, les business plans, la gouvernance locale. « Au début, la politique, ça ne m’intéressait pas du tout », dit-elle et maintenant elle fréquente la mairie régulièrement, coordonne un projet financé, navigue entre les institutions et le terrain. La phrase qui l’a le plus touchée pendant le programme : « On peut y arriver sans attendre personne. » Elle la répète comme une évidence, mais on sent que cette évidence a mis du temps à s’installer.

C’est de cette formation qu’est sorti Agrinum, le projet qu’elle coordonne aujourd’hui sur le site hydro-agricole de Khombole. L’idée : moderniser l’agriculture maraîchère en combinant les techniques numériques avec les réalités du terrain. Maîtrise des semences, optimisation de l’eau, passage des arrosoirs aux systèmes goutte-à-goutte. « Ce n’était pas juste une technique agricole, c’était un symbole », dit-elle à propos de la première installation du système d’irrigation. « Ça prouve qu’avec peu de moyens mais de la volonté, on peut innover ici, chez nous. » Et ça a inspiré d’autres jeunes autour d’elle.

Sur le site hydro-agricole, Fadiagne est dans son élément. Les négociations avec les fournisseurs, les journaliers, les décisions à prendre en temps réel… elle gère tout ça avec une fluidité qui témoigne d’une appropriation profonde de son rôle. La coordinatrice n’est pas quelqu’un qu’on lui a demandé de devenir. C’est quelqu’un qu’elle est devenue en faisant.

En parallèle, elle travaille avec son grand frère électrotechnicien sur la création d’une entreprise dans l’énergie solaire. Installation de panneaux, montage électrique, câblage domestique : deux formations complémentaires qui se rejoignent pour bâtir quelque chose ensemble. « On est sur le terrain. On fait des va-et-vient. » Ce n’est pas encore visible pour tout le monde, dit-elle, mais le mouvement est là. Il se construit dans le concret, pas dans les discours.

La maladie comme école

Quand on lui demande ce qui, en dehors de Polaris, a eu le plus d’impact sur son chemin, elle répond sans hésiter : sa maladie. Non pas pour la glorifier ni pour en faire un récit édifiant, mais parce que c’est vrai. « J’ai appris beaucoup de choses. En ce moment-là, tu arrives à connaître les gens qui t’aiment et ceux qui ne t’aiment pas. Ce que tu dois faire et ce que tu ne dois pas faire. » Il y a dans cette phrase une lucidité gagnée à un prix réel. Et elle conclut, avec la foi de quelqu’un qui n’a pas dramatisé mais n’a pas non plus minimisé : « Je ne pouvais pas sortir de mon lit. Et là, j’arrive à vaquer à mes occupations. Je dis Alhamdoulilah. »

Les gens lui font remarquer qu’elle parle tout le temps de sa mère. Jamais de son père. Elle le sait. Elle ne s’en excuse pas. « Elle a toujours été là. Depuis le début. À chaque fois que je rencontre un obstacle, elle est là.  » Il n’y a rien dans sa vie professionnelle ou personnelle qu’elle décide sans lui demander son accord. Cette relation-là n’est pas une dépendance : c’est un ancrage. La mère comme boussole, comme filet de sécurité, comme preuve que l’on peut traverser beaucoup de choses quand quelqu’un reste.

Réussir sans quitter son territoire

Dans cinq ans, Fadiagne ne veut pas « avoir réussi » dans le sens ordinaire du terme. Elle veut être à la tête de projets qui transforment réellement sa commune, et prouver quelque chose de plus important encore : que les jeunes de Khombole peuvent réussir sans quitter leur territoire. C’est une conviction et un défi qu’elle porte ensemble, depuis son champ de poivron.

À un jeune qui hésiterait, elle dirait : « N’attends pas qu’on te donne la place ou les moyens. Commence avec ce que tu as, ose, même petit. » Et la phrase qui résume sa façon de voir les choses, elle ne l’a pas empruntée, elle l’a forgée dans ses propres mots, entre deux hospitalisations et un champ à faire tourner : « Celui qui ne tente rien ne change rien. »